Quatorze Novembre

Publié le 14 Novembre 2015

Tu poursuis un flood commencé dans la journée. Les fils info de ton abonnement défilent, match de foot, grève des médecins, et d'autres informations que tu vois sans les lire. Puis, coups de feu dans le 10ième arrondissement deviens la seule info.

Tu te connectes sur le site. D'abord il y a la surprise, rapidement vient, bien plus que la curiosité malsaine, le besoin de savoir, puis le choc, une boule se forme, te noue. Tu veux savoir, comprendre. En fait tu cherches à nier ce qui surgit de ton esprit, ce n'est pas un attentat, c'est un règlement de compte, un fou qui a pété les plombs, comme si ça changeait tout.

Tu allumes France Info sur ton ordinateur. Tu ouvres les fils infos de plusieurs médias. Tu cherches compulsivement des informations. Les infos t'agressent, t'inondent, nombreux morts, 10 morts, attentat, prise d'otage, grenades, kamikazes, terroristes, panique, coups de feu, blessés au sol . Invisibles dans la masse elles obscurcissent ton raisonnement.

Tu veux, comprendre SAVOIR. Tu ouvres un plan de Paris pour visualiser les zones du drame. Tu remontes ta TL, des infos toujours des infos, mais tu es incapable de les analyser. Ton esprit rejette l'évident. Tu cherches encore à minimiser, rationaliser. La tristesse est là tu ne l'écoute pas tu veux la rejeter comme si l'évident pouvait disparaître avec elle. Tu cherches à nier ce qui est maintenant évident. La colère s'insinue, d'abord imperceptible, puis très vite envahissante, violente, absolue. Elle t'effraie, tu ne te reconnais pas dans cette haine.

Tu as remonté ta TL la tristesse, la peur, les craintes pour les proches inondent ton écran, tu ne peux faire le tri. Tu as besoin d'informations rassurantes. Aucune des tes connaissances virtuelles n'est victime, leurs proches sont à l’abri.

Ta colère est toujours présente, elle en dispute à la tristesse. Elle prend le dessus. Mais déjà la peur s'insinue, tu la limites. Tu penses à ton livre favori. Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien. Rien que moi. Un tweet reprend ce texte. Un dérisoire plaisir de lectures partagées perce la tristesse. C'est ridicule tu n'es pas le seul à aimer Dune, et tellement dérisoire en de tels moments. Tu t'y accroches pourtant.

Tu ne veux pas céder, facile quand tu es à 200km à l'abri derrière ton écran d'ordinateur. La colère s'apaise, en fait non, elle se structure, froide méthodique. Un autre sentiment perce plus réfléchi mais bien plus aliénant, l'impuissance. Tu lis sur twitter les offres de porte ouverte pour aider les errants de la souffrance. Mais pourquoi n'habites tu pas à Paris tu pourrais aider ces gens qui souffrent, participer.

L'assaut sur le Bataclan a été donné. L'horreur prévisible derrière les mots te glace. Ta TL relaie des messages pour les internes parisiens. Pourquoi n'es tu pas installé à Paris tu te précipiterais pour aider. La tristesse, la colère se sont un peu estompée laissant le rationnel émerger à nouveau. C'est ridicule, tu ne pourrais pas aider. Tu n'es pas urgentiste. Au mieux tu générais les secours au pire tu aggraverais la situation. Les informations sont plus structurées, la police communique. Les consignes de sécurité sont données. Tu y trouves un justificatif à ton impuissance, tu n'aurais rien pu faire même à Paris. Ton esprit te dit que la précipitation, est toujours inutile, tu repenses à ta formation , à la nécessité d'organiser avant d'aider pour être efficace. La colère diminue, la tristesse aussi.

Tu veux réagir, tu twittes, c'est dérisoire, mais le besoin de partager ses émotions, de se regrouper pour lutter contre la peur est plus fort. Les informations se répètent. L'effroi est chiffré. Il est 03 heures tu twittes depuis plus de 4 heures. Tu essayes de dormir. Les attentats de Janvier émergent de ta mémoire ceux de la rue Copernic, de la rue des Rosiers, du métro Saint Michel, de Toulouse aussi, et les autres que tu as du mal à dater précisément, mais présents. Tu finis par t'endormir.

Au réveil les sentiments plus sourds, toujours présents, n'annihilent plus la réflexion. Ta TL est inondée d'appel de détresse recherchant des proches. Les informations donnent le chiffre officiel des victimes. A nouveau tu penses aux attentats de Janvier, la liberté visée. La phrase de Brel te reviens à l'esprit, on oublie rien on s'habitue c'est tout. La souffrance est trop vive pour s'habituer. Tu ne veux pas céder à la peur, par inconscience, par bravade, par résistance? Des phrases surgissent de ta mémoire, la vie continue, à nouveau la phrase de Brel. Il faudrait mener une vie normale, vivre une journée comme les autres, mais l'émotion est trop forte, c'est impossible. Tu écris ce billet, dérisoire, inutile mais tellement nécessaire. Tu t'accroches à l'idée qu'il aidera les autres mais tu sais que c'est toi que tu aides surtout. Tu es si fragile, si dérisoire, si déterminé, si faible, si ..., si .... Humain?

Rédigé par Dr niide

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Dr Mimie 15/07/2016 18:53

Pas évident de lire cet article aujourdhui.. Toujours les mêmes peurs.